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L'ÉPOUSE DE SA JEUNESSE

I

M. Ryder allait donner un bal. Il y avait plusieurs raisons pour que le moment fût bien choisi.

A juste titre, M. Ryder pouvait être appelé le doyen des Veines bleues.

Les Veines bleues, à leur origine, étaient une petite société de gens de couleur, organisée dans une certaine ville du Nord peu après la guerre. Elle avait pour but d'établir et de maintenir des principes sociaux corrects parmi un peuple dont la condition sociale offrait un champ presque illimité au progrès. Par hasard, et peut-être par quelque affinité naturelle, la société comptait parmi ses membres surtout des individus plus blancs que noirs ; aussi, quleques curieux qui n'en faisaient point partie prétendaient-ils qu'on y était éligible qu'à condition d'être assez blanc pour pouvior montrer des veines bleues. L'idée plut tout de suite à ceux qui n'appartenaient pas aux rares favorisés, et, depuis ce temps, la société, quoiqu'elle possédât un nom plus long et plus prétentieux, fut connue partout sous l'appellation de Société des veines bleues, et ses memebres furent désignés sous le nom de Veines bleues.

Les Veines bleuesne voulaient pas convenir qu'une condition de ce genre existât pour l'admission dans leur cercle ; ils déclaraient au contraire que la bonne conduite et la culture étaient les seules choses prises en considération et que, si la plupart d'entre eux étaient d'une teinte claire, cela provenait de ce que ces personnes avaient généralement eu de meilleures occasions de se rendre asmissibles. Les opinions différaient également quant à l'utilité de ladite société. Les uns l'avaient attaquée avec violence comme un exemple manifeste de ce préjugé même dont la race colorée avait tant souffert, et plus tard, quand ces critiques étaient arrivés à pénétrer à leur tour dans le cercle, on les avait entendus soutenir, avec zèle et sérieux, que leur société était un bateau de sauvetage , une ancre, un rempart et un bouclier, une colonne de nues durant le jour et de feu durant la nuit pour guider leur peuple à travers le désert social.

Une autre condition alléguée pour faire partie des Veines bleuesétait celle de la naissance libre ; et tandis qu'aucunne condition de ce genre n'existait réellement, il est parfaitement exact de dire que bien peu de membres eussent été incapables d'y repondre au cas où elle eût existé de fait. S'il y avait un ou deuxdes plus vieux d'entre eux venus du Sud et de l'esclavage, leur histoire offrait suffisamment de circonstances romanesques pour dépouiller leur origine servile de son aspect le plus grossier.

Bien qu'il n'existât aucune de ces confditions pour l'égiblilité, il est vrai de dire que les Veines bleuesavaient leur propre manière de voir sur ces questions et que tous les membres n'étaient pas également libéraux par rapport à ce qu'ils désavouaient publiquement. M. Ryder était un des plus conservateurs. Sans étre un des fondateurs de la Société, il y était entré quelques années plus tard; son génie de commandement lui avait très vite valu d'en devenir le conseillier reconnu et le chef, le gardien de ses principes et de ses traditions. Il réglait sa politique sociale, s'occupait de ses plaisirs, et quand l'intérêt tombait, comme cela arrivait parfois, il attisait les braises jusqu'à ce qu'elles éclatassent de nouveau en une flamme joyeuse.

Il y avait encore d'autres motifs à sa popularité. Moins blanc que certains autres membres des Veines bleues, il était cependant fait pour les conférer de la distinction, avec des traits fins et des cheveux presque plats. On le voyait toujours bien habillé, de manières irréprochables et d'une moralité au-dessus de tout soupçon. Jeune homme, il était venu à Groveland comme employé dans les bureaux d'une compagnie de chemin de fer, puis il avait réussi à obtenir une place à la distribution des subsides pour toute la compagnie. Bien que le manque d'instruction première eût empêché le développement méthodique d'un esprit naturellement délié, il n'en avait pas moins beaucoup lu, et ses goûts étaient franchement littéraires. Il savait répéter des pages entières des grands poètes anglais, et, is sa pronnonciation était parfois fautive, son regard, sa voix, ses gestes répondaient aux sentiments divers avec une précision qui révélait une âme poétique et désarmait la critique. Il était économe et avait mis de l'argent de côté; il possédait et occupait une maison très confortable dans une rue bien habitée. Sa demeure était meublée avec luxe et contenait, entre autre choses, une bibliothèque particulièrement riche en poètes, un piano et quelques gravures de prix. Il avait d'habitude auprès de lui un jeune ménage qui veillait à ses besoins et lui tenait société, car M. Ryder était célibataire. Au début de ses rapports avec les Veines bleues, il avait été considéré comme un beau parti, et les jeunes filles avec leurs mères avaient manoeuvré très ingénument pour le capturer. Toutefois avant, l'arrivée de Mme Dixon à Groveland, aucune femme ne l'avait induit à désirer un changement de sa conditon contre celle d'homme marié.

Mme Dixon était venue de Washington à Groveland au printemps et, avant que l'été s'achevât, elle avait gagné le coeur de M. Ryder. Elle possédait beaucoup de qualités séduisantes, était bien plus jeune que lui: en réalité, il eût pu être son père, quoique personne ne sût au juste son âge. Plus blanche que lui, elle avait aussi reçu une meilleure éducation, fréquenté à Washington la meilleure société de couleur et enseigné dans les écoles de cette ville. En personne supérieure qu'elle était, Mme Dixon avait été accueillie avec chaleur dans la Société des Veines bleueset y avait bientôt joué un rôle important. M. Ryder s'était d'abord senti attiré par ses charmes extérieures-car elle était fort bien de sa personne et ne comptait pas plus de vingt-cinq ans-puis par ses manières distinguées et par la vivacité de son esprit. Son mari avait été employé du gouvernement; à sa mort, il lui avait laissé une considérable assurance sur la vie. Elle était venue voir des amis à Groveland, et, trouvant la ville et ses habitants de son goût, prolongeait indéfiniment son sejour. Elle n'avait point paru mécontente de la cour que lui faisait M. Ryder; en vérité, un homme moins prudent et plus jeune eût parlé dès longtemps, mais il avait pris une decision, et la seule chose qui lui restât à faire, c'était de fixer le moment où il lui demanderait d'être sa femme. Il résolut de donner un bal en l'honneur de la jeune femme et, durant cette soirée, de lui offrir son coeur et sa main. Il n'avait pas de craintes quand au résultat, mais, avec une certaine pointe de romanesque, il désirait que le cadre fût en harmonie avec ses sentiments à l'heure où il recevrait la réponse attendue.

M. Ryder entendait bien que ce bal fît époque dans l'histoire de la société de Groveland. Il savait-et nul mieux que lui-quelles receptions avaient eu lieu précédemment et ce qu'il fallait faire pour les surpasser. Son bal devait être digne de la dame à qui il l'offrait et devait, par la qualité de ses hôtes, donner un exemple pour l'avenir. Il avait remarqué, dans les derniers temps, une largeur plus grande, presque un relâchement par rapport aux fréquentations même parmi les membres de son propre cercle, et plusieurs fois, il s'était vu forcé de rencontrer aux réunions des gens dont le teint et la situation n'était vraiment pas à la hauteur qu'il estimait convenable de maintenir dans son groupe. Il avait une théorie à lui: « Je n'ai pas de préjugés de races », disait-il souvent, « mais nous autres gens de sang mêlé sommes écrasés entre la meule d'en haut et celle d'en bas. Notre destinée se trouve entre l'absorption par la race blanche et l'extinction dans la noire. L'une ne veut pas encore de nous, mais nous acceptera peut-être plus tard. L'autre nous acceuillerait avec plaisir, mais ce serait pour nous un pas en arrière. Sans mauvais vouloir envers personne, avec charité envers tous, nous devons faire de notre mieux pour nous-mêmes et pour ceux qui nous succéderont. La conservation est la première loi de la nature ».

Le bal devait, par son exclusivisme, servir à contrarier les tendences niveleuses et le marriage de M. Ryder avec Mme Dixon hâter le procédé d'absorption qu'il attendait et désirait.

II

C'est le vendredi soir que le bal devait avoir lieu. La maison avait été rangée, les tapis recouverts de toile, les corridors et les escaliers décorés de palmiers et de plantes en pots, et l'après-midi de ce jour, M. Ryder était assis sous son porche, dont l'ombre d'une vigne grimpant à un treillis faisait un agréable lieu de repos. Il comptait prononcer un toast aux dames durant le souper et se fortifiait dans cette intention par des citations bien choisies de Tennyson, son poète préféré. Le volume était ouvert à "Un rêve de belles femmes". Les regards du lecteur tombèrent sur ces lignes, et il les lut à haute voix pour mieux juger de leur effet:

Enfin je vis une dame à portée de voix,

Plus immobile que du marbre cisclé debout là;

Une fille des dieux, divinement grande

Et divinement blonde.

Il scandait les vers et, tournant la page, lut la stance commencant:

O douce Marguerite,

O rare pâle Marguerite!

Il réfléchit sur ce passage un instant et décida que ce n'était pas cela qu'il fallait. Mme Dixon était la femme la plus pâle qu'il attendît au bal, et elle avait un teint plutôt animé, l'humeur joyeuse et les formes pleines.

C'est pourquoi il parcourut les feuillets jusqu'à ce que ses yeux se fixassent sur la description de la reine Geneviève:

Elle semblait une partie du joyeux Printemps.

Une robe de soie vert pré, elle portait,

Retenue devant par des boucles d'or.

Une touffe de plumes vert clair elle portait,

Prises dans un anneau d'or.

Elle était si séduisante tandis qu'elle balançait

Les rênes du bout délicat de ses doigts

Qu'un homme eût donné toute autre félicité

Et tous ses biens terrestres pour ceci:

Donner tout son coeur dans un baiser

Sur ses lèvres parfaites.

Tandis que M. Ryder murmurait ces mots à haute voix avec un frémissement d'approbation, il entendit le cliquetis de la grille et un pas léger sur les marches. Tournant la tête, il vit une femme debout devant sa porte.

C'était une petite femme, qui n'avait guère plus de cinq pieds de haut et était proportionnée à sa hauteur. Bien qu'elle se tînt toute droite et regardât autour d'elle avec des yeux très vifs et agités, elle semblait tout à fait vieille, car sa figure était scillonnée en tous sens par une centaine de rides et autour de son chapeau on pouvait voir sortir çà et là une touffe de laine courte et grise. Elle portait une jupe de calicot bleu d'une coupe surannée, un petit châle rouge, fixé autour des épaules par une broche de cuivre à l'ancienne mode, et un grand chapeau abondamment garni de fleurs artificielles fannées, rouges et jaunes. Et elle était très noire, si noire que ses gencives édentées, visibles quand elle ouvrait la bouche pour parler, n'étaient pas rouges, mais bleues. Elle semblaient une tranche de l'ancienne vie des plantations, évoqué du passé par le geste d'une baguette magique, de même que l'imagination du poète avait appelé à l'existence les formes gracieuses dont M. Ryder venait de lire la description. Il se leva de sa chaise et vint vers l'endroit où elle se tenait.

-Bonjour, madame, dit-il.

-Bonsoir, monsieur, répondit-elle en faisant une drôle de révérence. Sa voix était aiguë et sifflante, mais adoucie par l'âge. « Est-ce ici qu'habite M. Ryder, monsieur? » demanda-t-elle en regardant ce qui l'entourait d'un coup d'oeil incertain, car par les fenêtres ouvertes les préparatifs pour la soirée étaient visibles.

-Oui, repondit-il d'un air de bien-veillante protection, inconsciemment flatté par sa manière d'être: « C'est moi, M. Ryder. Désirez-vous me voir? »

-Oui, monsieur, si je ne vous dérange pas trop !

-Pas du tout. Asseyez-vous ici devant la vigne, où il fait frais. Que puis-je faire pour vous ?

-Excusez-moi, monsieur, » continua-t-elle après s'être assise sur le bord de la chaise, « excusez-moi, monsieur, je cherche mon mari. J'ai appris que vous êtes un homme en vue et que vous habitez depuis longtemps ici, et j'ai pensé que cela ne vous ferait rien que je vienne vous demander si vous avez jamais entendu parler d'un mulâtre nommé Sam Taylor, qui cherche dans les églises, parmi les gens, sa femme appelée Liza Jane. »

M. Ryder parut réfléchir un instant.

-« Il y a eu bien des cas de ce genre après la guerre », dit-il, «mais il y a si longtemps de cela que je les ai oubliés. Racontez-moi votre histoire ; peut-être qu'elle me rafraîchira la mémoire. »

Elle s'assit plus en arrière sur sa chaise de manière à y être plus confortablement, et joignit ses mains flétries sur ses genoux.

-« Je m'appelle Liza », commença-t-elle. Quand j'étais jeune, j'appartenais à M. Bob Smif, là-bas dans le vieux Missonra. Je suis née là. Jeune fille, je me suis mariée avec un homme du nom de Jim. Mais Jim mourrut, et après cela j'épousai un mulâtre nommé Sam Taylor. Sam était né libre, mais son père et sa mère mourrurent et les blancs le mirent chez mopn maître afin qu'il travaillât pour lui jusqu'à ce qu'il fût homme. Sam travaillait aux champs et moi, j'étais la cuisinière. Un jour Mary-Anne, la femme de chambre de ma vieille maîtresse, sortit en courant de la cuisine et dit : « Liza Jane, le vieux maître va vendre votre Sam là-bas, près de la rivière. »

-« Qu'est-ce que vous me chantez là ? » ai-je dit, « mon mari est libre ! »

-« Cela n'empêche. J'ai entendu le vieux maître dire à la vieille maîtresse qu'il emmènerait Sam avec lui demain puisqu'il a besoin d'argent et qu'il sait où il pourra recevoir mille dollars pour lui sans qu'on pose de questions. »

Quand Sam revint des champs ce jour-là, je lui racontai que le vieux maître voulait le voler, et Sam s'enfuit. Son temps était presque achevé et il jura que, quand il aurait eu vingt et un ans, il serait revenu m'aider à me sauver ou bien qu'il aurait assez d'économies pour acheter ma liberté. Et je savait qu'il l'aurrait fait, car il tenait beaucoup à moi, Sam. Mais, quand il revint, il ne me trouva pas, car je n'y était plus. Le vieux maître avait entendu dire que j'avais prévenu Sam ; c'est pourquoi il me fit fouetter et me vendit là-bas, le long du fleuve.

« Puis la guerre éclata et quand elle fut passée, les gens de couleur étaient dispersés. Je retournai à notre ancienne demeure, mais Sam n'y était pas et je ne pus rien apprendre sur son compte. Mais je savais qu'il avait été là pour me chercher et ne m'avait pas trouvée et était reparti à ma recherche. Je l'ai toujours cherché depuis », ajouta-t-elle simplement, comme si vingt-cinq ans étaient une paire de semaines, « et je sais qu'il m'a cherchée, car il m'aimait beaucoup, Sam, et je sais qu'il n'a cessé de me chercher tout ce temps-si cependant il n'est pas malade de façon à ne pouvoir travailler ou n'a pas perdu la raison de manière a ne pouvoir se rappeler sa promesse. Je suis retournée près du fleuve, car je pensais qu'il y était allé me chercher. J'ai été à la Nouvelle-Orléans et à Atlanty et à Charleston et à Richemon ; et après avoir été par tout le Sud, je suis revenue au Nord, car je sais que je le trouverai un de ces jours et alors, nous serons tous deux aussi heureux en liberté que nous l'avons été avant la guerre. »

Un sourire glissa sur le visage fané, tandis qu'elle s'arrêtait une minute, et ses yeux s'adoucirent en un regard lointain.

Tel était, en substance, le récit de la vieille femme. Elle avait erré çà et là. M. Ryder la regardait curieusement quand elle acheva.

- « Comment avez-vous pu vivre toutes ces années ? » demanda-t-il.

- « En faisant la cuisine, monsieur. Je suis bonne cuisinière. Connaissez-vous quelqu'un qui ait besoin d'une bonne cuisinière, monsieur ? Je suis chez une famille de couleur là-bas, en tournant le coin, jusqu'à ce que je trouve un place. »

- « Est-ce que vous vous attendez vraiment à retrouver votre mari ? Il se peut qu'il soit mort depuis longtemps. »

Elle secoua la tête avec énergie.

- « Oh non, il n'est pas mort. Les signes et les preuves me le disent. Rien que cette dernière semaine, j'ai rêvé trois fois que je l'avais trouvé. »

- « Il se peut qu'il ait épousé une autre femme. Votre mariage d'esclaves ne l'en aurait pas empêché, car vous n'avait jamais vécu avec lui après la guerre, et c'est pourquoi votre mariage ne compte pas ».

- « Ça ne ferait aucune différence pour Sam. Il n'épouserait aucune autre femme avant de savoir ce qui et advenu de moi. Je le sais », ajouta-t-elle. « Quelque chose m'a dit dit pendant toutes ces années que je retrouverai Sam avant de mourir. »

- « Peut-être qu'il vous a depassée, qu'il a grimpé plus haut dans le monde et ne se soucierait pas de vous trouver. »

- « Non vraiment, monsieur », répondit-elle, «Sam n'est pas ce genre d'hommes. Il a été bon pour moi, Sam, mais il ne valait pas grand' chose pour les autres, car il était un des travailleurs les moins actifs de la plantation. Je suppose qu'il faudra que je l'entretienne quand je le trouverai, car il n'a jamais travaillé à moins d'y être forcé. C'est qu'il était libre et ne recevait pas d'argent pour son travail ; je ne puis donc le blâmer beaucoup. Peut-être a-t-il mieux réussi depuis qu'il s'est sauvé, mais je ne m'attends pas à grand'chose. »

- « Il se peut que vous ayez passé devant lui cent fois dans la rue sans le reconnaître durant ces vingt-cinq années : le temps produit de grands changements. »

Elle sourit d'un air incrédule.

- « Je le reconnaîtrais parmi cent hommes, car il n'y avait pas d'autres mulâtre pareil à mon homme Sam, et je ne pourrais pas me tromper. J'ai son portrait avec moi depuis vingt-cinq ans. »

- « Puis-je le voir ? » demanda M. Ryder. « Il pourrait m'aider à me rappeler si j'ai vu l'original. »

Tandis qu'elle sortait un petit paquet de son sein, M. Ryder vit qu'il était lié par un cordon passant autour de son cou. En levant diverses enveloppes, elle découvrit au jour un daguerréotype à l'ancienne mode dans un étui noir. Il regarda longtemps et attentivement le portrait effacé par le temps, mais aux traits encore distincts rendant aisé de voir le genre d'homme représenté.

Il ferma l'étui et, d'un mouvement lent, le rendit à la femme.

- « Je ne connais aucun homme en ville qui porte ce nom », dit-il, «et je n'ai jamais entendu personne s'informer de ces choses. Mais, si vous voulez me laisser votre addresse, je m'occuperai de votre affaire, et, si je trouve quelque chose, je vous le ferai savoir. »

Elle lui donna le numéro d'une maison du voisinage et s'en alla après l'avoir remercié chaleureusement.

Il écrivit l'addresse sur la feuille de garde du volume de Tennyson et, quand elle fut partie, se leva, la regardant curieusement s'éloigner.

Tandis qu'elle descendait la rue d 'un pas minaudier, il vit plusieures personnes devant lesquelles elle passait se retourner et la suivre des yeux avec un sourire d'amusement mêlé de bienveillance. Quand elle eut tourné le coin, il monta dans sa chambre et se tint longtemps debout devant la glace de sa toilette, regardant pensif la réflexion de sa figure.

III

A huit heures la salle de bal étincelait de lumières et les invités commençaient à venir, car il y avait un programme littéraire et quelques affaires courantes de la société à régler avant la fête. Un domestique nègre en habit se tenait à la porte pour conduire les hôtes au vestiaire.

Cette réunion demeura longtemps mémorable parmi les gens de couleur de la ville, non seulement à cause des toilettes et du luxe déployés, mais encore à cause du niveau élevé d'intelligence et de culture qui distinguait les invités. Il y avait un certain nombre de professeurs, plusieurs jeunes médecins, trois ou quatre notaires, des chanteurs, un lieutenant dans l'armée des Etats-Unis en congé à Groveland, d'autres carrières libérales étaient encore représentées. Bien que tous gens de couleur, il n'eussent pas attiré les regards à cause de leurs différences d'avec les blancs. Les dames étaient en toilettes de soirée et pour les hommes, l'habit et les culottes courtes étaient la règle. Un orchestre d'instruments à cordes, placé dans une alcôve derrière une rangèe de palmiers, jouait des mélodies populaires pour la venue des hôtes.

Le bal commença à neuf heures et demie. A onze heures, le souper fut servi. M. Ryder avait quitté la salle de bal quleque temps avant, mais reparut à la table du souper. Les mets étaient à la hauteur des circonstances et les invités leur firent honneur. Après que le café eut été servi, l'organisateur des toasts frappa plusieurs coups pour obtenir le silence. Il fit un court speech d'introduction, complimentant le maître de maison et ses invités ; puis il annonça dans leur ordre les divers toasts de la soirée, ce qui donna l'occasion aux convives d'exhiber cette sorte d'esprit qui se manifeste d'ordinaire après un bon repas. « Le dernier toast, » dit M. Gadler quand il fut au bout de la liste, «est d'un genre fait pour nous intéresser tous. Lequel d'entre nous hommes n'a eu besoin, une fois ou l'autre, des femmes-dans son enfance pour être protégé, adulte pour avoir une compagne, dans sa vieillesse pour recevoir des soins et des consolations ? Notre cher hôte a essayé de vivre seul, mais les jolies figures que je vois autour de moi ce soir me prouvent que, lui aussi, il a besoin du sexe aimable, de la société et de l'affection de ses amies, et les bruits qui courent sont bien faux s'il ne cède pas sous peu à l'empire d'une d'entre elles. M. Ryder portera maintenant un toast « aux dames ».

Il y avait une expression pensive dans les yeux de M. Ryder quand il se leva en ajustant son pince-nez. Il commença par parler de la femme comme d'un don du cile à l'homme, et, après quelques observations sur les rapports des sexes entre eux, il dit : « Mais la qualité qui, peut-être, distingue par-dessus tout la femme, c'est sa fidélité et son dévouement envers ceux qu'elle aime. L'histoire est pleine d'exemples à l'appui, mais elle n'en rappelle pas de plus frappant que celui qui, aujourd'hui même, est venu à ma connaissance. »

Il raconta avec simplicité, mais d'une façon impressionante, l'histoire narrée par sa visiteuse de l'après-midi. Il la rendit en ce dialecte doux qui lui venait spontanément aux lèvres, tandis que la société attentive l'écoutait avec un intérêt chaleureux. Car l'histoire avait éveillé un écho sympathique dans bien des cours. Parmi les assistants, il s'en trouvait de ceux qui avaient vu, d'autres qui avaient entendu raconter par leurs pères et leurs grands-pères les injustices souffertes par la génération passée, et tous, ils sentaient, dans leurs heures tristes, l'ombre suspendues au dessus d'eux. M. Ryder poursuivit : « Pourtant, un semblable dévouement, une confiance pareille sont rares, même parmi les femmes. Beaucoup d'entre elles eussent cherché un an, quelques-unes auraient attendu cinq ans, bien peu auraient, bien peu auraient espéré dix ans. Mais, pendant vingt-cinq années, cette femme-ci a conservé son affection pour un homme et sa foi en un homme dont elle n'a plus jamais entendu parler. Elle est venue chez moi aujourd'hui dans l'espoir que je serais capable de lui aider à trouver ce mari depuis si longtemps perdu. «

Quand elle a été partie, j'ai donné libre cours à mon imagination et j'ai supposer un cas que je vais vous narrer.

« Figurez-vous que ce mari, peu après sa fuite, ait appris que sa femme avait été vendue et que les informations qu'il était en mesure de prendre sur elle n'aient pas abouti. Supposez qu'il fût jeune et elle bien plus âgée que lui, de couleur claire et elle noire ; que leur mariage fût un mariage nègre ne liant légalement que s'il avait été légalisé après la guerre. Supposez encore qu'il soit allé au Nord, comme l'ont fait quelques-uns d'entre nous, et que là, de bonnes occasions s'offrant, il en ait profité pour devenir aussi différent du jeune homme inculte qui s'était enfui par crainte de l'esclavage, que le jour l'est de la nuit. Supposez encore que par son application , son économie et ses études, il soit arrivé à gagner l'amitié et l'estime de personnes pareilles à celles que je vois aujourd'hui autour de moi, embellissant ma table et remplissant mon cour de satisfaction (car je suis assez âgé pour me souvenir du temps où une semblable réunion eût été impossible dans ce pays) ; supposez que, à mesure que les années s'écoulaient, la mémoire de cet homme soit devenue de plus en plus confuse jusqu'à ce qu'une image quelconque de cette période lointaine n'apparût que rarement, sauf en rêve, dans son esprit. Supposez enfin qu'un hasard porte à sa connaissance le fait que l'épouse de sa jeunesse, celle qu'il avait quittée-non pas une femme qui se serait élevée avec lui dans la lutte, mais au contraire, une femme sur laquelle les années écoulées et la vie laborieuse auraient marqué leur empreinte-supposez-la vivante, le cherchant, tandis qu'il serait absolument en sûreté contre toute reconnaissance à moins qu'il ne se dévoilât lui-même . . . Mes amis, qu'est-ce que cet homme devrait faire ? Je présume qu'il est un homme d'honneur et qu'il cherche à agir d'une manière intègre envers tous. J'irai plus loin, je supposerai qu'il aime une autre femme, qu'il espérait la faire sienne. Que ferait-il, ou plutôt. que devra-t-il faire dans cette crise de sa vie ?

Il me sembla qu'il pourrait hésiter, et je m'imaginai être son vieil ami, un ami intime auquel il serait venu demander conseil, et je discutai la question avec lui. Je tâchai d'être impartial.

Après avoir examiné le cas sous toutes ses faces, je lui dis, en des termes que nous connaissons tous :

Ceci par-dessus tout : à ta vraie nature sois fidèle.

Et suis-la comme la nuit le jour.

Tu ne sauras alors être injuste envers aucun homme.

Finalement, je lui posai la question : « La reconnaîtrez-vous ? . . . Et maintenant, mesdames et messieurs, amis et compagnons, je vous le demande encore : qu'aurait-il dû faire ? »

Il y avait dans la voix de M. Ryder quelque chose qui remua les coeurs autour de lui. On y sentait plus que de l'intérêt pour une situation imaginaire ; cela ressemblait plus à un appel personel. On remarqua aussi que son regard se fixait plus spécialement sur Mme Dixon, avec un mélange d'interrogation et de renonciation.

Elle avait écouté, les lèvres entr'ouvertes et les yeux pleins de larmes. Ce fut elle la première à parler :

-« Il devrait la reconnaître ! »

-« Oui, » répétèrent-ils tous, « il devrait la reconnaître. »

-« Mes amis et compagnons, » répondit M. Ryder, « je vous remercie tous : c'est bien la réponse que j'attendais de vos coeurs. »

Il alla vers la porte fermée d'une chambre communicante, tandis que tous les yeux le suivaient curieusement. Il revint un instant plus tard, conduisant par la main sa visiteuse de l'après-midi, tout effarouchée et tremblante de ce plongeon dans la scène brillante et gaie. Elle était vêtue simplement de gris et portait le bonnet blanc d 'une femme âgée.

-«Mesdames et messieurs », dit M. Ryder, « voici la femme et voici l'homme don't je vous ai raconté l'histoire. Permettez-moi de vous présenter l'épouse de ma jeunesse. »

FIN